Nick Drake « a skin too few »

Un ange est passé.

Un très bel article rédigé à l’occasion des 30 ans de la mort de Nick Drake.

Nick Drake

Musicien introverti et rêveur, nourri au baroque et éduqué à Cambridge, Nick Drake, fleur sauvage sur la planète folk, eut un court destin de poète maudit. Avant de devenir culte.

Le soir du 24 novembre 1974, Nicholas Rodney Drake s’est couché de bonne heure. Agé de 26 ans, il était revenu vivre chez ses parents, à Tanworth-in-Arden, un coin d’Angleterre oublié de la modernité. Il occupait de nouveau sa chambre d’enfant. Le lendemain, sa mère l’a trouvé mort pour quelques Tryptizol de trop – un antidépresseur qu’il prenait régulièrement depuis plus de deux ans. Suicide, conclura l’enquête. Accident, diront ses proches. Nul ne saurait trancher. A son chevet, un livre : Le Mythe de Sisyphe, d’Albert Camus. Sur l’électrophone, un disque : Les Concertos brandebourgeois, de Jean-Sébastien Bach. Disparu sans bruit, le pâle jeune homme à jamais jeune laissait lui-même trois albums d’une musique insondable, une quarantaine de morceaux, juste un souffle d’air noyé dans le tumulte de son temps. Comme si Bach n’avait composé, en plus des Brandebourgeois, que L’Art de la fugue. Comme si, du trompettiste Chet Baker, n’était resté que l’œuvre chanté.

La mort de Nick Drake ne fit pas quatre lignes dans les journaux. Il fut exempt de la liste des martyrs du rock et, encore aujourd’hui, Joe Boyd (ancien producteur et ami) voit ce destin brutalement écourté « plus proche du poète Percy Bysshe Shelley que de Buddy Holly ». Les détails de sa vie, on les apprendrait plus tard. Il était né à Rangoon, en Birmanie, où son père, ingénieur, travaillait pour une société anglaise qui importait du bois. Il avait grandi dans le cocon vert du Warwickshire, étudié les lettres à Cambridge. Là-bas, tout aurait pu rouler pour lui comme sur le billard d’un gazon rasé de près. Garçon brillant et sportif – excellent sprinter -, il se mit à la musique : piano, encouragé par une mère qui en jouait mieux que bien, saxo, puis guitare, sous influence Dylan et consorts. Nick voyagea vers le sud de la France avec des copains, fit même un trip au Maroc. Une légende tenace, avérée par Robert Kirby (ancien arrangeur et ami), nous offre la vision d’un timide apprenti grattant l’aubade à Leur Majesté les Rolling Stones dans un restaurant de Marrakech.

En un monde où régnait Mick Jagger, Nick Drake croyait en sa chance. Il en était pourtant l’exact inverse, et sa beauté même, mi-polie, mi-sauvage, était insolite plutôt qu’insolente. Son éducation bourgeoise, avance Robert Kirby, le persuadait que le seul mérite valait reconnaissance, sinon prestige. Mais, dès ses années d’insouciance, nous disent les témoignages (1), un caractère introverti le tenait à distance de ses congénères. C’est ainsi qu’il roula en solitaire la pierre d’un art aussi fort qu’il paraissait frêle et qui lui devint boulet trop lourd à traîner contre vents et marées de l’indifférence. C’est ainsi qu’on le découvrirait post mortem, comme un bout d’éden musical en friche, trop tard, ou peut-être à point. C’était par exemple un jour de fin 1976, alerté par un article et demi dans la presse rock française, où clignotaient assez de signaux pour exciter au moins la curiosité.

On avisait alors Five Leaves left, le premier Nick Drake, au milieu des premiers graffitis punk. On pouvait l’acheter rien que pour sa pochette : lettres anglaises, vert anglais, portrait d’un poète de 20 ans, dandy rural promenant un air vague sur les arbres entourant le grenier d’une maison abandonnée. Le disque à l’intérieur était trop beau pour être vrai. D’ailleurs, était-il vrai ? Quelqu’un avait rêvé cette musique de chambre ondulant entre terre et ciel avec une grâce inouïe. Et ce quelqu’un, c’était lui, mais peut-être un peu nous aussi. Coupable attrait des étoiles mortes : celui-là ne ferait jamais de mauvais disque (on dénichait, pour en être sûr, les deux autres en quatrième vitesse), il ne serait jamais chauve et ventripotent. On n’aurait pas même, si la fantaisie nous prenait d’écrire un jour sur le rock, à solliciter une rencontre au seul vrai motif d’être une heure en sa présence.

On cueillait cette fleur à l’essence rare, partagé entre deux envies : la serrer sous verre ou l’offrir à ceux qu’on aime. On passait le mot comme un secret, qui finirait bien par s’éventer. De fait, au bout de trente ans d’une postérité sans poster, « Nick Drake » est devenu élément quasi trivial dans la petite chimie référentielle, et ses albums figurent dans toutes les listes, plébiscités par les plus inattendus zélotes – Brad Pitt, dernier en date (2). Il est de ceux qu’on installe sur les strapontins d’une histoire révisée au gré d’une discothèque idéale constamment remise à jour. La parution régulière d’anthologies ou de bandes retrouvées sur les étagères n’entretient pas seulement la fiction morbide chérie par des adorateurs transis. Elle fait vivre aussi la musique de Nick Drake, et partant l’homme. « Son histoire est dans ses chansons », a dit un jour Joe Boyd, qui ajoute aujourd’hui : « A posteriori, on peut penser que l’échec l’a libéré de son temps. »

Dès Cambridge, on lui trouvait un côté surnaturel, « une aura », résume Robert Kirby. Un jour de 1968, celui-ci voit débarquer un grand type maigre dans sa chambre d’étudiant. Drake, alors à peine réputé sur le campus, cherche un orchestrateur en vue de quelques concerts. Kirby, de formation classique, s’égaie aussi dans un groupe folk. L’autre empoigne sa guitare, joue ses premières chansons. Le charme opère. Une amitié naît. Dans une lettre à ses parents, Nick dit avoir rencontré « un garçon trapu, qui ressemble un peu à Schubert » – or Kirby ne lui rend que quelques centimètres : Drake déjà fumait beaucoup et lévitait sans doute un peu. Quand, l’année suivante, il enregistre Five Leaves left (titre éminemment poétique… et claire allusion à l’avertissement figurant à la fin des étuis de papier à rouler : « plus que cinq feuilles »), Nick fait appel à son ami Robert pour habiller de cordes ses chansons. Haendel et Fauré au pays des guitares. L’arrangeur novice n’en croit pas ses oreilles. « Je me suis dit qu’on allait devenir millionnaires. »

Joe Boyd n’est pas loin de penser de même. Américain de Boston venu traquer les talents de l’underground londonien, il joue à fond la carte d’un folk-rock britannique alors naissant. Une cassette de Nick Drake lui parvient. Il lui propose tout de suite un contrat, un disque. « Il parlait peu, regardait ses chaussures ou ses mains », se souvient Boyd. « Grandes mains, fortes et gracieuses », précise Kirby. Faites pour barrer les accords et courir sur les cordes. La grande douceur de ses chansons se nourrissait d’un jeu puissant, Boyd revoit Drake jouer pour lui « dans une pièce où le son de la guitare résonnait à faire vibrer les tympans », Kirby parle d’un style « mitraillette ». Le continu murmure d’une voix ne masquant pas son anglitude, mais non loin de la suavité brésilienne, nimbe tout le premier album d’une gaze irréelle. Le chanteur semble porté par les mots autant qu’il les porte. Il n’a pas les accents déclamatoires de tant de post-dylaniens. C’est l’heure des singer songwriters, et Joe Boyd, qui en voyait alors des dizaines, est catégorique : par-delà influences et coïncidences (Leonard Cohen, Judy Collins, Tim Hardin, Tim Buckley…), Nick Drake se détachait clairement du lot.

De quoi sont tissés les songes éveillés de Five Leaves left ? Carnet intime et cosmogonie sans dieu. Eléments naturels caressés du regard, prénoms de femmes tracés sur le sable. L’homme est ermite ou rivière et la gloire un arbre fruitier. Certaines strophes pourraient sortir de poèmes élisabéthains, quatre siècles en amont. Le temps flotte, la vie vacille comme la flamme d’une chandelle. On a beaucoup dit « intemporelles », pour qualifier les chansons de Nick Drake. Confusément, le monde ingrat de 1969 a dû se dire qu’il avait tout le temps de les apprécier. Malgré une poignée de critiques bienveillantes, l’album « ne trouve pas son public », selon la formule. Pas même quelque part entre Donovan et Cat Stevens, au hasard d’un malentendu. Ceux-là, du moins, tournent à deux cents concerts par an. Nick Drake envisage la scène avec circonspection. Kirby : « Il lui fallait des auditeurs attentifs, recueillis. » Comme au Royal Festival Hall, en ouverture de Fairport Convention, son apparition la plus marquante. On l’envoya ensuite au casse-pipe de quelques gigs pour buveurs de bière.

Joe Boyd l’admet : tout en assurant à Nick Drake le soutien financier de la maison Island, il n’a pas su trouver le moyen de promouvoir le joyau de sa couronne. Le rock de chambre, virtuellement né avec le double album blanc des Beatles, était encore une chimère commerciale. Drake n’était ni un rocker pugnace, ni « un folkie capable de faire des blagues entre les morceaux » (Kirby). Les improvisations jazz-blues qui sidéraient l’auditeur, il les réservait à un petit cénacle. Il n’eut jamais de groupe à lui. Bryter Layter, deuxième opus envisagé, dixit Kirby, comme un « concept album commercial », ouvrait la porte à une variété d’orchestrations, cuivres, basse-batterie, chœurs. Joe Boyd y invita John Cale, Richard Thompson. « Trop de fortes personnalités, peut-être. » Sur le moment, chacun se dit heureux du résultat. Mais, une nouvelle fois, l’absence d’échos nourrit les frustrations.

Nick Drake vivait désormais à Londres. Après Five Leaves left, en 1969, il avait quitté Cambridge et la fac. L’inspiration citadine qui irrigue Bryter Layter est à double effet : énergie neuve, autre mélancolie. La chambre nue du quartier de Hampstead, lit simple, un poêle et quelques disques et livres, est le refuge où le musicien se retranche peu à peu. « Il avait une vie sociale, dit Kirby, mais elle était compartimentée. Je ne connaissais pas ses amis londoniens. » Même à ceux-là, Drake offre de plus en plus une présence embarrassée, silencieuse. Joe Boyd a quitté Londres, appelé par Warner à Los Angeles. Non sans avoir tenté quelques coups, comme de faire enregistrer les chansons de Nick Drake par un Elton John alors débutant. Ces démos n’auront aucune suite. Elles procurent l’impression bizarre des traductions simultanées où la voix trop criarde de l’interprète couvre l’originale et la déforme. La même année 1970, on arrange une rencontre avec Françoise Hardy, fan déclarée de cet « ami venu des nuages ». Il est question qu’il écrive pour elle…

Nick Drake a-t-il encore la force et l’envie d’adresser sa musique à quiconque ? Sur la pochette de Bryter Layter, il posait assis sur une chaise, les pieds à côté de ses pompes. Avec Pink Moon, il se désincarne en bluesman. Mais ne vise plus l’aisance détachée d’un Mose Allison. Réduit l’équipage à sa seule guitare et quelques miettes de piano. La palette sonore aux nuances de gris. En deux séances nocturnes, il n’aura pour compagnie que l’ingénieur du son. Les chansons glacent le sang, peu d’accords répétés font une ambiance lunaire. On pense à Robert Johnson chassant les démons, capté dans une chambre d’hôtel trente-trois ans plus tôt. Il y pensait aussi. L’album sort début 1972. C’est le préféré de certains, question d’humeur, c’est aussi celui qui tire le rideau. Nick est entré dans ce que Robert Kirby appelle sa « phase Howard Hughes ». Vêtements et cheveux sales, ongles longs. L’élégance aristocratique s’est voûtée, recroquevillée. La peau paraît translucide. Il consulte un psychiatre et retourne à Far Leys, la maison familiale.

Des dix-huit derniers mois de sa vie sortent encore des récits plus ou moins pathétiques : ses « excursions » chez les amis, muettes, où parfois il se rencogne comme un chien derrière une porte ; l’ombre d’une fille de lord, plus tard devenue junkie ; son séjour estival à Paris, sur une péniche ; ses virées en voiture, où il roule de nuit jusqu’à plus d’essence. Il y aura aussi une poignée d’ultimes morceaux, arrachés à une muse exsangue. Ils paraîtront plus tard sur un album posthume (Time of no reply), curieusement accolés à des « oublis » plus ensoleillés de la première période. La plainte sans fond de Black-eyed Dog, le chien noir des oracles funestes, et le charme perlé de Joey, énigmatique double féminin, qui va juste « passer pour dire bonjour ». On ne saura jamais d’où « elle » venait, ni qui « elle » fuyait, dit la chanson. D’un bout à l’autre du spectre, c’est pourtant la même musique, le même homme.

Il y avait trop de trop chez Nick Drake : trop d’intériorité sans doute, trop d’exigence peut-être, et trop d’écart assurément entre lui et le monde, entre le monde et lui, écart qui devint gouffre et où il tomba, mort probablement, absurdement, de ne plus pouvoir vivre. Il avait, a dit un jour sa soeur Gabrielle, comédienne encore aujourd’hui, « a skin too few ». Belle expression intraduisible : une peau de trop peu. De cette ultrasensibilité, il connut les peines et les joies. Nous en gardons le bénéfice : beaucoup de musiciens, et singulièrement parmi ceux qui l’ont inspiré ou qu’il inspira, ont su nous toucher autant que Nick Drake. Aucun n’a exprimé avec une telle intensité le sentiment mêlé, délicieuse terreur et vertige infini, d’être seulement de passage.

François Gorin – Telerama

Voici une liste de liens vers les extraits et commentaires audio des albums de Drake :

Nick Drake est incontestablement un artiste unique et incontournable, ses albums se savourent, tout simplement.